Lettre n° 16 - Courrier du mois n°1-

« RÉSISTER, RÉSISTER, RÉSISTER…»

Dans un contexte mondial où la diversité culturelle et sociale est mise à l’épreuve, il devient indispensable de résister aux forces qui divisent. En Europe, les valeurs de solidarité, de liberté et d’égalité sont essentielles pour défendre l’avenir commun et préserver la paix.
La Maison de l’Europe et des Européens à Cluny vous propose désormais, chaque mois, un témoignage européen sur la défense et la résistance, en lien avec les commémorations de la Seconde Guerre mondiale et de la déclaration de Robert Schuman du 9 mai 1950.
Ce mois-ci, un témoignage d’Italie critique le déclin du rêve d’une Europe unie, soulignant les contradictions internes et l’inefficacité politique de l’Union européenne. L’auteure plaide pour un réalisme face à la situation actuelle et insiste sur l’importance de l’éducation pour renforcer l’identité européenne et redonner du sens au projet européen.

Témoignage

En tant qu’Italienne, il m’est impossible de ne pas lier immédiatement le concept de Résistance au fascisme, à l’idée même d’une Europe unie : celle contenue dans le Manifeste de Ventotene(1), écrit en 1941 par les antifascistes Altiero Spinelli(2) et Ernesto Rossi(3), que le régime de Mussolini avait confinés, précisément pour des raisons politiques, dans l’île tyrrhénienne de Ventotene, et qui sont considérés à juste titre comme les pères fondateurs de l’Union européenne. Il est tout aussi automatique de faire un saut qui me ramène en 2002, à ce fameux « résister, résister, résister » prononcé, dans un discours très dur à l’ouverture de l’année judiciaire, par le procureur général de Milan Francesco Saverio Borrelli(4), qui avait été à la tête du pool « Mani Pulite » (opération Mains Propres) qui, au début des années 1990, avait mis au jour le phénomène « Tangentopoli », un vaste système organisé de corruption utilisé par les partis pour financer leurs activités et enrichir les hommes politiques et les hommes d’affaires, entraînant la fin de la Première République.

Un saut de plus et j’arrive à l’époque actuelle où, d’une part, la corruption a trouvé des moyens plus sophistiqués pour s’exercer (ce qui ferait penser, par dérision, que c’est surtout elle qui a mis en pratique cette exhortation épique à la résistance), tandis que, d’autre part, l’Europe est plus dégradée, contradictoire et effilochée que jamais, et il aurait été impossible d’imaginer qu’elle finisse aussi affaiblie il y a quelques années à peine.

Néanmoins, et malgré tout, un rempart intérieur et personnel continue à résister obstinément chez tous ceux qui ont cru et continuent à croire en une Europe unie, inéluctable et absolument nécessaire, mais avec une souffrance croissante due à un profond sentiment de frustration, de colère, d’incompréhension et de déception face à une réalité de l’UE qui s’impose à tous.

Résister, résistance… On m’accusera de banalité mais je pense à la résistance électrique (ou peut-être mieux à la « résistivité »), qui dépend du matériau dont est fait le conducteur lorsqu’il est traversé par un courant. Et la qualité du matériau me fait immédiatement penser au matériau humain, c’est-à-dire à cette qualité des individus qui, dans toutes les situations et toutes les éventualités, finit généralement par s’avérer cruciale. De même qu’il existe une qualité de personnes, il existe une qualité de groupes, d’organismes, d’organisations, qui se forme et se manifeste progressivement en fonction des contingences, des époques historiques et de je ne sais quels autres facteurs, probablement difficiles à identifier et qui devraient être étudiés dans la sphère psychosociologique et historiographique.

Il n’en reste pas moins que le niveau de qualité actuel de notre Union semble avoir atteint un plancher historique, ce qui me paraît paradoxalement souhaitable car sinon cela signifierait que nous sommes destinés à descendre encore plus bas. J’ai vraiment du mal à l’imaginer, alors même que je n’ai aucune raison d’être optimiste. Et si l’optimisme est une attitude qui me fait particulièrement défaut en ce moment, je me méfie plus largement et plus radicalement de l’espoir, que j’ai tendance à considérer comme une sorte d’antichambre de l’impuissance et d’un piège auquel je préfère un sain réalisme. Sans nier d’ailleurs que même le réalisme ne retient pas toujours ce qu’il préfigure, et je pense précisément aux dernières élections européennes : un acte, celui de voter, qui est profondément réaliste, concret et factuel ainsi que la ma-nière la plus haute et la plus significative dont la démocratie se manifeste à ce jour. Mais c’est l’embarras, et disons même la honte, qui me viennent à l’esprit lorsque je me rappelle les mois qui ont suivi ces élections, sans parler des tourments dus à une inefficacité proche de la paralysie, dont nous sommes quotidiennement et, je le crains, pour longtemps encore, les témoins obligés. Mais peut-on imaginer que les choses puissent changer ?

Peut-être avant tout dans le domaine de l’éducation, au sens le plus large, qui est, je crois, le seul dont on puisse tirer quelque chose de bon. Et je pense, par exemple, à ce que font d’utile et de louable à tous points de vue les « Maisons de l’Europe » comme celle de Cluny. Mais je pense aussi, et peut-être surtout, à l’école, aux programmes scolaires où l’Union européenne devrait avoir sa place sous toutes ses formes et ses articulations possibles, sachant que, dans les écoles, la simple présence d’élèves d’origine nationale et étrangère opère et fonctionne déjà – rappelons ici que l’immigration en Italie est un phénomène beaucoup plus récent qu’en France. « L’Union européenne est un projet politique, au même titre que nos États nations, à la construction duquel notre pays s’est engagé en y adhérant. C’est un idéal qui exige passion et engagement pour être réalisé, et c’est dans ce projet que les Italiens et les immigrés peuvent partager un nouveau sentiment d’appartenance, un projet commun», a récemment écrit Diego Marani(5).

Mais je termine par un regard rétrospectif sur les mots écrits il y a 20 ans par le grand juriste italien Gustavo Zagrebelsky(6), pour constater douloureusement à quel point ils sont toujours d’actualité : « Si l’Europe se dote un jour d’une véritable constitution, ce sera lorsqu’elle aura entrepris une profonde réflexion sur elle-même, une fois de plus par rapport aux États-Unis. Cette fois pour répondre à la question : qui sommes-nous vraiment, qu’est-ce qui nous distingue vraiment, si nous voulons être quelqu’un et quelque chose, et non d’en être une simple émanation ? Tocqueville, dont nous aurions besoin aujourd’hui, serait en mesure de nous faire prendre conscience de notre identité à travers nos différences. »

Susanna (vit à Trieste)

(1) Le Manifeste de Ventotene, écrit en juin 1941 et ayant pour titre complet « Pour une Europe libre et unie. Projet de manifeste », est un texte précurseur de l’idée de fédéralisme européen (cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/ Manifeste de Ventotene).

(2) Altiero Spinelli, (1907-1986), inspirateur, théoricien et constructeur convaincu d’une communauté qu’il conçoit comme l’embryon d’une fédération, il a contribué de façon marquante à la réforme des institutions et à la création de l’Union européenne.

3) Ernesto Rossi, (1897-1967), est un homme politique et un journaliste italien. Militant antifasciste, il a été un fervent promoteur du fédéralisme européen.

4) Francesco Saverio Borrelli (1930-2019) est un magistrat italien, chef du «pool» «Mani Pulite» de Milan de 1992 à 1999 qui diligenta une série d’enquêtes judiciaires visant des personnalités du monde politique et économique italien.

5) Diego Marani (né à Ferrare en 1959) est un écrivain, journaliste italien. Il a occupé les fonctions de traducteur au Conseil de l’Union européenne, il a travaillé à la Direction générale de la culture de la Commission euro- péenne. Il a été également directeur de l’Institut culturel de Paris jusqu’en 2023.

6) Gustavo Zagrebelsky (né à San Germano Chisone en 1943) est un juriste italien, juge constitutionnel de 1995 à 2004 et président de la Cour constitutionnelle en 2004. Il est Professeur émérite de la Faculté de droit de l’université de Turin.