La littérature peut-elle être interdite ? Une rencontre s’est tenue à Cluny le jeudi 20 février 2025 à la médiathèque de Cluny

Conformément à leurs engagements, la Médiathèque de Cluny, en tant que prescripteur d’ouvrages proposés à tous les publics en fonction de leur âge, la librairie indépendante Le Jardin Secret pour les mêmes raisons et la Maison de l’Europe à Cluny, initiatrice de la rencontre en raison de son fil rouge 2025 Défendre et Résister ont choisi ce thème de la censure.
Le sujet étant très vaste dû aux différents supports d’expression, il a été centré sur la littérature jeunesse et la littérature adulte modernes et contemporaines.
Tous les types d’écriture, poésie, roman, essai, ont été la cible de critiques et de volontés d’empêcher leur publication et d’intenter un procès à leur auteur et d’y réussir pour un temps court ou long. Question d’époques, de pays, de groupe sociaux.
En préambule, Thomas Mangin, Nathalie Fuchey de la librairie Le Jardin Secret et Josépha Guégan, responsable de la Médiathèque de Cluny, ont évoqué la définition et le cadre juridique du mot censure avec quelques exemples plus anciens.
Ce qui entraîne la censure, c’est l’examen préalable fait par l’autorité compétente sur les publications, émissions et spectacles destinés au public et qui aboutit à autoriser ou interdire leur diffusion totale ou partielle.
C’est donc la limitation de la liberté d’expression par un pouvoir (étatique, religieux ou privé) sur des livres, médias ou diverses œuvres d’art, avant ou après leur diffusion (censure a priori et a posteriori) au public. Il y a aussi une censure indirecte, non officielle, sous forme de pression due notamment à un groupe social, ou à une autocensure déclenchée par la crainte ou la menace de censure.
Au 19e siècle la censure s’étend à l’ordre moral concernant les notions d’immoralité, d’obscénité et de pornographie. Des régimes comme le Second Empire français, la Russie tsariste ou l’URSS systématisent le délit d’opinion et censurent politiquement.
Au cours du 20e siècle, avec l’abandon officiel d’anciennes pratiques de censure, ce terme reprend un sens plus large « d’atteinte à la liberté d’expression » dans l’usage commun comme de la presse.
Quelques exemples choisis dans la littérature adulte pour leur diversité ;
- en 1857, en France, Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire pour délit d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs en raison de passages ou expressions obscènes et immorales. La censure fut levée en 1949.
- en 1929, L’appel de la forêt de Jack London, interdit en Italie et en Yougoslavie, considéré par les fascistes européens comme une exaltation de la nature qui tourne le dos à la civilisation.
- en 1931, Alice au pays des merveilles est interdit en Chine, sous prétexte qu’il était indécent de faire parler des animaux comme des humains et de les mettre sur le même plan.
- en 1945, La Ferme des Animaux, de George Orwell, fable animalière qui dénonce tout autant l’avènement du régime soviétique que l’ensemble des régimes autoritaires a été censurée en Europe. L’ouvrage est toujours interdit en Corée du Nord et dans les écoles aux Emirats Arabes Unis, en raison, à en croire cet Etat fédéral, de ses “cochons anthropomorphiques contraires aux valeurs de l’Islam”.
Le cas des Versets sataniques de Salman Rushdie paru en 1988 a été aussi évoqué. Ici la censure a été poussée jusqu’à une provocation au meurtre : une fatwa meurtrière prononcée en 1989 par l’Iran contre son auteur. Le roman est une œuvre foisonnante et protéiforme sur les thèmes de l’exil et de l’identité, mêlant éléments autobiographiques et historiques à une réflexion sur la croyance et la pratique religieuse. C’est ce dernier point, ne représentant qu’une infime partie du roman, qui est à l’origine de la condamnation à mort édictée par l’Ayatollah Khomeini. Une sentence motivée par sa représentation « blasphématoire » de l’islam et sa référence à des versets disparus prétendument inspirés au prophète par le diable (Mahomet aurait autorisé le culte d’autres divinités qu’Allah avant de se dédire). Après plus de trente ans de vie sous protection policière, Salman Rushdie a frôlé la mort en 2022 suite à l’attaque au couteau d’un fanatique lors d’une conférence aux États-Unis.

La suite de l’échange a permis de choisir quelques livres récents et de présenter leur contexte. Ainsi un roman de Marc Lévy – plus connu pour ses romans populaires – La librairie des livres interdits qui se déroule dans une Amérique pas si dystopique où la loi HB 1467 impose une censure drastique. La loi House Bill 1467 a été signée par le gouverneur de Floride en 2022 puis dans d’autres états américains. Elle permet à tout résident de l’état de faire retirer des livres : des écoles, librairies et bibliothèques accessibles aux mineurs. Elle favorise donc la censure et donc le retrait de certains romans jugés « subversifs ». Voir https://aude-bouquine.com
Il y aurait eu quelque 3 300 interdictions et demandes de retraits de livres dans les écoles et bibliothèques étasuniennes entre juillet 2022 et juillet 2023.
L’échange s’est porté ensuite vers la littérature Jeunesse qui s’inscrit dans un cadre législatif. En France, il s’agit de la Loi n° 49.956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. Votée au sortir de la Seconde Guerre mondiale pour d’une part, favoriser la production nationale d’illustrés face aux importations de bandes dessinées américaines qui étaient soupçonnées de favoriser la délinquance juvénile par les représentations jugées violentes qu’elles contenaient ; d’autre part, cette loi vient renforcer un arsenal législatif quant à l’atteinte aux bonnes mœurs, qui interdit aux libraires et kiosquiers d’exposer des publications pouvant heurter la sensibilité des jeunes publics.
Elle vise aujourd’hui à encadrer les éditeurs dans leur choix de publications. Elle est aussi, pour les bibliothécaires, une protection légale au regard d’éventuelles accusations portées à leur encontre. En 2011, la loi a été modifiée comme suit : les publications destinées à la jeunesse « ne doivent comporter aucun contenu présentant un danger pour la jeunesse en raison de son caractère pornographique ou lorsqu’il est susceptible d’inciter à la discrimination ou à la haine contre une personne déterminée ou un groupe de personnes, aux atteintes à la dignité humaine, à l’usage, à la détention ou au trafic de stupéfiants ou de substances psychotropes, à la violence ou à tous actes qualifiés de crimes ou de délits ou de nature à nuire à l’épanouissement physique, mental ou moral de l’enfance ou la jeunesse. Elles ne doivent comporter aucune publicité ou annonce pour des publications de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse. »
Ce qui n’a pas empêché la publication de plusieurs numéros des bandes dessinées (Tintin au Congo, Le Crabe aux pinces d’or, l’Étoile mystérieuse) à connotation raciste vis-à-vis des Africains et des Juifs.
Il est vrai qu’Hergé était belge ! Idem, plus tard en 2014 pour les nouveaux Astérix : des lèvres très charnues, un accent qui escamote les « R » comme à la grande époque des publicités « Y’a bon Banania » : l’album Le Papyrus de César ne bouleverse pas les habitudes. Les quelques personnages noirs sont identiques à ceux créés il y a plus de 50 ans par Uderzo et Goscinny. Une tradition pour les uns, une offense pour les autres.
Nous nous sommes attardés sur certains albums censurés et sur le rôle des agents du livre : bibliothécaires et libraires indépendants. Par rapport aux choix de leurs lecteurs, ils peuvent proposer des alternatives, échanger et exprimer leur opinion en alertant sur les sujets des livres choisis.
- Bien trop petit de Manu Causse de 2022. A la suite d’un arrêté émis le 17 juillet par le ministre de l’Intérieur, le roman jeunesse de Manu Causse, Bien trop petit (Thierry Magnier, 2022), est désormais interdit à la vente aux mineurs.
L’histoire est celle de Grégoire, un adolescent complexé par la taille de son sexe qui se réfugie dans l’écriture de fictions érotiques qu’il poste sur Internet. Contre toute attente, ses textes font mouche auprès d’une lectrice qui le corrige et l’encourage. Dans ce roman sont traités des sujets importants comme l’apprentissage de la sexualité, le harcèlement scolaire, la représentation des corps à l’heure des réseaux sociaux ou encore les relations parents-enfants. - La tribu qui pue d’Élise Gravel de 2017 a été censurée aux États-Unis et certains endroits du Canada parce que ses personnages sont tout nus.
- Rose, bleu et toi d’Élise Gravel de 2022 est de nouveau sujet à censure, cette fois en Floride, où des écoles interdisent son entrée dans leur bibliothèque parce qu’elle traite des stéréotypes de genre, promeut la diversité ethnique et d’orientation sexuelle.
- D’autres livres sont simples, drôles et percutants sur l’éducation non-genrée / non sexiste. Des livres qui tentent, avec agilité, de casser les diktats de genre, les schémas et modèles qui sont déjà bien présents dès la petite section de maternelle.
Regardez : @livres-anti-sexistes-enfants-3-ans-4-ans/ Le site présente plus de 30 livres à lire le plus vite possible pour les filles et les garçons qu’on leur lise à 3,4,5, ou 6 ans.

A ce moment de la soirée, écouter Josépha lire l’histoire de Julie en tournant les pages nous a détendus et fait apprécier cette belle réédition, 40 ans après, de cet album hors du commun qui a marqué la littérature jeunesse ; à une époque où le thème du genre est hélas plus que jamais d’actualité !
Christian Bruel et Anne Bozellec, Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon, Editions Thierry Magnier, 2014.
Les publications poussées par les changements sociétaux et les goûts réels ou supposés d’un public jeune ne sont pas toujours faciles à encadrer pour les agents du livre. Ainsi pour la dark romance. Elle met en scène des histoires d’amour souvent toxiques, voire des relations abusives. Le genre a été popularisé grâce à TikTok et entretient une véritable promotion auprès des adolescentes. @radiofrance.fr/mouv
Pour ce type de sujet, une question se pose, peut-on tout exprimer ? Où s’arrête la liberté de tout écrire ? Nous avons parlé des bandes dessinées de Bastien Vivès.
L’auteur de bandes dessinées Bastien Vivès sera jugé les 27 et 28 mai 2025 par le tribunal correctionnel de Nanterre pour fixation et diffusion d’image à caractère pornographique de mineurs dans deux de ses albums, a annoncé jeudi 13 février le parquet à l’Agence France-Presse. @lemonde.fr/societe
Le livre de la fin : Résister de Salomé Saqué : cette journaliste française de 29 ans travaille sur le réchauffement climatique, la jeunesse, les inégalités hommes-femmes et les sujets économiques portant une vision centrée sur la justice sociale et l’écologie politique.
L’auteure souligne l’importance du dialogue, même avec ceux avec qui nous avons des désaccords. Dans le monde des réseaux sociaux actuel où les fake news se partagent à la vitesse de l’éclair, il est plus important que jamais de diffuser des faits sourcés. La journaliste alerte sur l’importance de vérifier nos propres convictions avant de chercher à en convaincre d’autres. Elle cite Hannah Arendt pour souligner les dangers de la désinformation, rappelant que lorsque tout le monde ment, le résultat est la confusion totale. Partager des faits vérifiés devient alors un acte essentiel pour rétablir un dialogue constructif et contrer les discours extrémistes.